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mardi 15 mai 2007

Sarkozy, le soixante-huitard

Le conservatisme est passé dans le camp de celle qui est censée le combattre : la gauche.

Sarkozy, le soixante-huitard

Par Pascal BRUCKNER

QUOTIDIEN : lundi 14 mai 2007
Pascal Bruckner écrivain.


Dans l'histoire de France, on le sait, la Restauration ne fut pas le rétablissement de l'Ancien Régime, mais sa liquidation douce, l'acclimatation des idées révolutionnaires au XIXe siècle, la perte de pouvoir progressive de la monarchie et de l'Eglise au profit des républicains. Pareillement, le réquisitoire anti-68 de Nicolas Sarközy ne doit pas masquer qu'il en est l'héritier plus que le pourfendeur. Son slogan de candidat « Ensemble tout devient possible » et la croyance dans les vertus de l'action collective sont aux antipodes du pessimisme historique de la droite (et fait écho à ce mot de Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis » ).

Le style nerveux, dynamique de l'homme, s'il est classique dans le message, est moderne dans la forme. Rien à voir avec l'allure empesée, louis-philipparde, d'un Balladur ou d'un Giscard. Son volontarisme dément le déterminisme philosophique qu'il afficha lors de ses entretiens avec Michel Onfray à propos des prédispositions génétiques des pédophiles. Sa vie privée de père de famille recomposée, ses démêlés conjugaux et son rapport décomplexé à l'argent sont typiquement post-soixante-huitards. Une Cécilia Sarkozy eût été impensable sous de Gaulle et Pompidou, quand le féminisme était encore balbutiant. Enfin, sans Mai 68 et son esprit de générosité, jamais les Français n'auraient élu un fils d'immigré, juif et hongrois : souvenons-nous des avanies, des insultes que dut subir dans les années 50, pour cause de judéité, un Mendès-France (surnommé « Mendès, pas France» ). C'est plutôt Ségolène Royal, grande femme sage au sourire de Madone, au message évangélique « Aimons-nous les uns les autres», qui incarnerait la France d'hier, malgré sa défense de 68.

Cette trajectoire étonnante du maire de Neuilly-sur-Seine illustre un phénomène paradoxal, à savoir que depuis une trentaine d'années le conservatisme est passé peu à peu dans le camp de celle qui fait profession de le combattre : la gauche. Ce conservatisme s'énonce toujours dans le langage de la révolution, dans une rhétorique de l'anticapitalisme empruntée à la mouvance communiste. Bolchevique dans l'opposition, mais libéral au pouvoir où il privatise à tour de bras, le Parti socialiste est resté prisonnier de son surmoi gauchisant, des groupes trotskistes, altermondialistes, écologistes, dont il persiste à singer l'idéologie. Tous les partisans de l'immobilisme qui se battent uniquement pour «préserver les intérêts acquis» se doivent d'emprunter le discours du mouvement, au point que le gauchisme était devenu, avant l'irruption de Ségolène Royal sur la scène, la maladie sénile du socialisme.

Ce nouveau passéisme enrobé dans le langage des sans-culottes est assez déconcertant de prime abord, puisqu'il superpose slogans subversifs et revendications corporatistes. Ici, le sens manifeste doit s'entendre à l'inverse du sens réel : sous la mousse verbale, sous l'appel au soulèvement, il faut comprendre éloge de l'ordre établi, respect du statu quo. Ce camouflage langagier manifeste surtout une même frayeur face à la marche du temps et aux transformations du monde. A tort ou à raison, les socialistes donnent le sentiment de vouloir geler l'Histoire et d'avoir choisi le parti de l'inertie.

Depuis Mitterrand, deux conservatismes, de droite et de gauche, se coalisent pour freiner toute réforme d'envergure. L'accusation de «réactionnaire» lancée à l'endroit de certains intellectuels par les gardiens de l'orthodoxie est à cet égard révélatrice : quiconque ne parle pas la novlangue progressiste est immédiatement frappé d'anathèmes. Invoquer le poids des traditions, rappeler l'importance du facteur national, protester contre le délabrement scolaire, l'infantilisation de l'individu, vaut à certains d'être voués aux gémonies. En d'autres termes est qualifié de «réactionnaire» quiconque fait preuve d'intelligence et envisage les problèmes dans leur complexité. Il faut savoir gré à Ségolène Royal de s'être battue à fronts renversés, d'avoir introduit dans sa campagne des thèmes tabous dans son camp : le drapeau, la patrie, la famille, le travail, la Marseillaise... Tandis que son concurrent invoquait les mânes de Léon Blum et Jean Jaurès, et faisait l'éloge du labeur ouvrier. Si bien qu'à un certain moment, les deux candidats semblaient se répondre l'un l'autre, par-delà leurs divergences, comme atteints d'écholalie. On l'a beaucoup dit : un souffle d'air frais a balayé la France durant ces élections. Notre vieux pays, délaissant mythes et fables, a accepté le diagnostic sans concession posé sur lui.

La rage souvent abjecte que Nicolas Sarkozy a suscitée vient de là : il a volé à la gauche son trésor et sa langue, il l'a dépouillée comme un bandit de grand chemin, il l'a même, crime de lèse-majesté, privé de son meilleur ennemi, Jean-Marie Le Pen. Il a renvoyé la gauche à ses archaïsmes, à ses radotages, à ses lubies. Le roi est nu. Au Parti socialiste de savoir s'il veut mourir, pour mieux ressusciter comme la plupart des gauches européennes, ou dépérir dans le culte des pensées mortes : rien de plus narcissique que l'utopie quand elle préfère la sécheresse de l'idée à la richesse de la réalité. Il serait triste que le camp de la rose, déjà vaincu, se laisse en outre déposséder de sa rénovation par un leader du centre droit, François Bayrou.

Le nouveau président a trop promis pour avoir droit à l'erreur. Il a gagné cette élection sur un double message : ordre et rupture. Le pari est audacieux mais risqué. Nicolas Sarkozy n'aime rien tant que les grands écarts : il s'affiche libéral et dirigiste, patriote et européen, laïc et croyant, gaulliste et atlantiste. Selon qu'il penchera d'un côté ou de l'autre, toute son action s'en trouvera modifiée. Contrairement à ce qu'il dit, c'est l'économie de marché, et non Mai 68, qui détruit les valeurs dont la droite se veut le défenseur. C'est le capital, Marx l'a souvent écrit, qui bouleverse familles, lignages, moeurs, transgresse les frontières, casse les solidarités et fait de chaque individu un agent rationnel soucieux avant tout de sa réussite et de son bonheur.

Nicolas Sarkozy réussira-t-il à être à la fois Thatcher et Blair, celui qui réforme en profondeur et celui qui adoucit la dureté des réformes ? Pourra-t-il condenser en un quinquennat deux séquences historiques qui ont pris trente ans en Grande-Bretagne ? Ou bien renoncera-t-il au changement pour chausser peu à peu les bottes de Mitterrand et de Chirac ? La vraie rupture n'est jamais tranquille.

(Source : libération.fr le lundi 14 mai 2007)


mardi 8 mai 2007

Sarkozy, ou l’art de la confusion

Sarkozy, ou l’art de la confusion

Par Éric Fassin, Sociologue, dans Le Monde, vendredi 13 avril 2007


La réflexion de Nicolas Sarkozy « on naît pédophile », dans un échange avec Michel Onfray que publie Philosophie Magazine, fait scandale aujourd’hui. Le candidat à l’élection présidentielle prétend en effet expliquer par le déterminisme génétique aussi bien le suicide des jeunes que le cancer du fumeur.

D’ailleurs, pour lutter contre la délinquance dès l’école maternelle, ce ministre de l’intérieur s’autorisait déjà l’an dernier d’un rapport sulfureux de l’Inserm, condamné récemment par le Comité national d’éthique, sur « l’héritabilité (génétique) du trouble des conduites ».

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Aux États-Unis, La Courbe en cloche, best-seller pour la révolution conservatrice de Newt Gingrich en 1994, affirmait démontrer, en superposant quotient intellectuel, race, et gènes, que l’intelligence serait innée, et inégalement répartie selon la couleur de peau. Or, si l’ordre social repose sur l’ordre biologique, pourquoi s’entêter à vouloir le modifier ? On comprend le succès du déterminisme génétique chez les ennemis de l’État-providence. Les inégalités seraient fondées en nature : chacun est bien à sa place.

Que le candidat de l’UMP puise ses idées dans les eaux troubles d’une idéologie réactionnaire qui rappelle les années 1930 ne doit pourtant pas masquer l’autre face de ce danger, non moins grave, qui tient à la confusion de sa rhétorique, ou plutôt à sa rhétorique de la confusion. Il dit systématiquement une chose et son contraire.

Revenons à son dialogue philosophique. Nicolas Sarkozy déclare d’abord : « Il n’y a pas d’un côté des individus dangereux et de l’autre des innocents. » Et d’expliquer : « C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. » Puis, lorsque Michel Onfray lui répond que « ce sont les circonstances qui fabriquent l’homme », il se cabre et change de position : « Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ? »

Et comme le philosophe enfonce le clou du déterminisme sociologique, c’est finalement en réaction que le candidat s’approprie la génétique - au mépris des arguments qu’il vient d’avancer lui-même : « Je ne suis pas d’accord avec vous. J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. » Bref, en trois paragraphes, trois arguments différents : la culture, la liberté individuelle, et la nature. Une chose, une autre, et leur contraire.

N’allons pas nous rassurer en ironisant sur cet homme politique qui ferait un piètre philosophe : ce serait reconduire un antagonisme entre la pensée et l’action, dont celui-ci ne s’accommode que trop bien. En réalité, l’incohérence est aussi une politique. C’est d’abord une question d’opportunisme intellectuel.

Ainsi, interpellé le 5 février 2007 à la télévision sur son refus d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, Nicolas Sarkozy déclarait : « Je n’ai pas fait le choix de l’hétérosexualité, je suis né hétérosexuel. » Pourquoi ce coming out, qu’on eût cru superflu ? C’est que le candidat, dont la position est dictée par la crainte de déplaire à son électorat conservateur, n’avait aucun argument à objecter aux revendications d’égalité - sinon, simple tautologie, qu’on « donne alors à la société une image de la famille qui n’est pas celle que je souhaite que l’on donne. »

Aussi est-il réduit à invoquer, au principe d’une conviction forcément intime, sa nature hétérosexuelle. « Naître » (hétérosexuel, pédophile ou délinquant, mais aussi français ou étranger, riche ou pauvre, blanc ou pas), c’est le degré zéro du raisonnement, un « c’est ainsi » génétique, à défaut d’autres arguments.

Mais cette faiblesse intellectuelle est aussi une force rhétorique. Car à force de dire tout et l’inverse de tout, Nicolas Sarkozy parvient à son but : on ne sait plus où on en est. On rassure les parents (des jeunes suicidés), déclarés non responsables, et on stigmatise les parents irresponsables (des jeunes délinquants). On dénonce les violences (à la gare du Nord), et on justifie les violences (des marins qui incendient le Parlement de Bretagne). On s’affiche en défenseur des classes populaires, et on redistribue l’argent aux riches. On fait miroiter des régularisations, et on donne en spectacle des expulsions. On se pose en ami des minorités raciales, et l’on couvre les violences policières racistes. On invoque l’identité nationale et ses relents maurrassiens, pour la définir ensuite par l’égalité républicaine entre les sexes.

Dans les banlieues, on manipule tour à tour le lexique de la « racaille » et de la « discrimination positive ». Sur les boulevards, sous couvert de sauver les prostituées de la traite, on les persécute au quotidien. Et de même sur l’école et le travail, l’islam et la laïcité, l’économie et l’écologie, l’Amérique et l’Europe, bref, sur tous les sujets.

La rhétorique de Nicolas Sarkozy participe ainsi d’une politique d’affolement, au même titre que son agitation tourbillonnante et sa fébrilité vibrionnante. En ne respectant jamais le principe de non-contradiction, le candidat rend la contradiction impossible : comment s’opposer à lui quand il dit tout et son contraire ? Le discours politique n’a plus aucun sens, et toute réponse, critique ou solution alternative, est piégée d’avance - récupérée et discréditée par la logorrhée du candidat.

Combattez la double peine ou proposez le vote des résidents non communautaires ? Le candidat vous répondra : « Pardonnez-moi », il s’est lui-même engagé sur ces thèmes qu’il faut « avoir le courage », il n’hésite pas à le dire, d’aborder de front. L’incohérence se présente ainsi comme « parler vrai ». Même Jean-Marie Le Pen semble déboussolé : réagissant aux propos de Nicolas Sarkozy sur la pédophilie, il estime que celui-ci « a dû se tromper, ce n’est pas possible ».

Cette confusion politique est une politique de la confusion : désorienter la politique par un discours désordonné, c’est créer les conditions de l’avènement d’une droite de dérive, plutôt que de rupture. On l’a vu avec l’insécurité depuis 2001. La présidence de George W. Bush a démontré qu’on pouvait à loisir brandir l’épouvantail terroriste pour susciter la peur et prétendre y répondre ensuite. La leçon n’a pas été perdue pour Nicolas Sarkozy : attiser l’insécurité, du terrorisme aux violences urbaines, c’est faire le jeu de la politique sécuritaire. Il en va de même dans le discours.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy, c’est celui par qui le désordre arrive, dans la société, et dans les esprits. Et c’est sur cette stratégie du désordre, tant social qu’intellectuel, qu’il bâtit sa politique d’ordre. Malheur à lui - ou malheur à nous, démocrates de peu de foi ? Car il faudrait avoir la mémoire bien courte pour ne pas trembler devant cette irrationalité stratégique. Si le vocabulaire politique ne veut plus rien dire aujourd’hui, alors, quel sens la démocratie pourrait-elle encore préserver demain ?

Éric Fassin, sociologue, enseignant à l’École normale supérieure, chercheur à l’IRIS. Article publié dans Le Monde.